Mon manifeste : pourquoi comprendre ne suffit pas à guérir

Mon manifeste : pourquoi comprendre ne suffit pas à guérir
Photo by Archee Lal / Unsplash

On peut passer dix ans sur un divan, sans que rien ne change réellement. La pensée a le mérite d’éclairer le chemin et de mettre du sens, mais elle reste souvent au bord du ravin. C’est le piège de la compréhension intellectuelle : on a la carte du territoire, mais on n’a pas encore fait le voyage.

Prenons l’exemple de Claire, 42 ans. Après des années de thérapie, elle savait parfaitement nommer son traumatisme d’abandon parental et expliquer l’origine de ses colères. Pourtant, dès qu’une relation amoureuse devenait sérieuse, elle répétait inévitablement le même schéma de fuite. Sa tête savait, mais son système émotionnel n’avait pas intégré le schéma. Le changement n’a commencé que lorsqu’elle a appris à travailler sur son corps et sur des actes concrets dans son quotidien.
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Comprendre ≠ Guérir (Photo de Vitaly Gariev)

Le passage de l’intellect au ressenti

Comprendre, c’est faire des liens dans sa tête. Guérir, c’est accueillir ce qui se passe dans son corps et dans son cœur.

La transition de l’un à l’autre demande des outils simples mais profonds : il s’agit de repérer où s’installent vos sensations (une tension dans la gorge, une chaleur dans la poitrine, un froid dans les mains), de nommer l’émotion et de la laisser exister quelques instants.

Ce déplacement de la tête vers le corps est ce qui ouvre la porte à des réponses nouvelles. En sortant de l’analyse pour entrer dans l’éprouvé, vous permettez au trauma de ne plus être une simple histoire que vous racontez, mais une énergie qui peut enfin circuler et se libérer.

Le deuil des bénéfices secondaires

Il est parfois difficile d’admettre que notre souffrance nous « sert » à quelque chose. Inconsciemment, elle peut nous protéger d’un risque plus grand, nous attirer l’attention dont nous avons manqué ou nous éviter certaines responsabilités.

Renoncer à un schéma dysfonctionnant implique donc un véritable deuil. On ne pleure pas seulement la douleur, mais aussi les avantages qu’elle nous procurait. C’est une étape normale : il faut accepter de perdre cette vieille béquille pour apprendre à obtenir ce dont on a besoin autrement, avec plus de liberté, mais aussi plus de risques.

L’expérience relationnelle réparatrice

La thérapie n’est pas uniquement un lieu où l’on analyse le passé. C’est avant tout une relation présente où vous faites l’expérience d’être vu, entendu et soutenu différemment.

On appelle cela des « répétitions correctives ». Le lien thérapeutique permet à votre système émotionnel d’apprendre un nouveau modèle : vous pouvez exprimer un besoin sans être rejeté, ou tester une confiance graduelle sans que l’autre ne s’effondre. Ce que votre tête sait théoriquement, c’est la qualité du lien avec le praticien qui le rend enfin possible dans la réalité.

La perlaboration : le travail de la répétition

Le changement durable n’est pas une révélation soudaine, c’est le fruit de la perlaboration (en anglais, on parle volontiers de working-through). C’est le travail de reprise progressive des anciens schémas jusqu’à ce qu’ils s’effacent au profit de nouveaux circuits.

C’est une série de petites révisions : comprendre, éprouver, tester dans le réel, puis ajuster. On y revient souvent, car les habitudes psychiques sont tenaces. Chaque petite victoire, même infime, mérite d’être notée et célébrée, car elle construit physiquement un nouveau trajet neuronal dans votre cerveau.

La structure du processus de transformation

Pour vous aider à situer votre propre chemin, voici les cinq étapes qui mènent de la compréhension à l’intégration complète:

  1. Phase de mise en sens : On identifie les mots et les situations qui se répètent dans sa vie.
  2. Phase de mise en affect : On autorise la rencontre avec la charge émotionnelle brute (larmes, colère, sensations corporelles) pour la laisser circuler.
  3. Phase de désidentification : On comprend que « je ne suis pas ma blessure ». Le schéma devient une habitude dont on peut se détacher, et non une essence immuable.
  4. Phase de mise en acte : On expérimente de nouveaux comportements dans le réel (dire non, rester présent lors d’un conflit).
  5. Phase d’intégration : Le nouveau fonctionnement devient une seconde nature. Les réponses changent sans effort conscient, avec une aisance nouvelle face aux difficultés.

Et la pensée juive, dans tout ça ?

Je ne serais pas fidèle à mon héritage, si la Tradition juive était absente de mon approche.

Elle n'a rien à voir avec une approche fermée sur elle-même, où le face-à-face avec la faute équivaudrait à une fin de non recevoir. « Mais c'est interdit, ce que vous faites ! » Bien entendu, que c'est interdit. Mais-au-delà de la stigmatisation, quels chemin de vie ont mené à ce que l'interdit devienne une option sérieuse ? C'est au travers de la discussion et de la compréhension profonde, que l'on finit par susciter un vrai progrès et, peut-être le plus constructif, la rupture lucide avec l'interdit.

Concrètement, mon approche fait intervenir la pensée juive à trois niveaux.

  • Dans mon propre apprentissage des différentes théories concernant l'appareil psychique. Il est essentiel d'unifier ces théories avec la Tradition, pour m'appuyer sur un savoir riche et, plus que tout, cohérent.
  • En séance même, à deux niveaux.
    • Lorsqu'une facette de la Torah est apte à éclairer ou à souligner une notion, menant à sa compréhension.
    • Lorsqu'un danger réel pour le devenir spirituel de la personne que j'accompagne, est présent ou bien se profile à l'horizon.

Cette réalité selon laquelle l'individu n'est plus seulement une histoire, un corps, un tempérament et des valeurs, mais aussi une nechama (âme en hébreu), m'amène naturellement au paragraphe suivant.

L'individu, c'est aussi une âme...

Allons encore De manière générale, mine de rien, la pensée juive propose un cadre analytique où la réalité matérielle est perçue comme un « voile physique » dissimulant une profondeur divine et éthique.

Dans le processus de (re)construction de soi, cette vision permet de ne pas réduire l’individu à ses seuls mécanismes psychiques, mais de le réinscrire dans une dynamique de vie où trouver son équilibre est indissociable de l’action juste, de la responsabilité envers autrui, d'une vision apaisée du monde où il est impensable que chacun n'ait pas droit au bonheur.

Cette approche privilégie la vérité de l’être sur la superficialité des apparences, offrant ainsi une base solide pour restaurer l’intégrité personnelle.

Prenons un exemple pour mieux comprendre comment nos peurs nous freinent. Parfois, nous nous montrons extrêmement sévères ou distants par simple réflexe de protection. C’est ce qui arrive quand on craint tellement d’être déçu par une relation, y compris avec un proche, que l’on finit par la saboter sciemment. On « pédale en sens inverse » sans s’en rendre compte. Quelle est donc la logique ? On préfère étouffer l’espoir d’une belle entente plutôt que de risquer d'avoir à souffrir plus tard. On rend la relation « inoffensive » en la gâchant d'emblée, simplement pour s’épargner une peine potentielle.

L’étude de la Torah et de la Tradition juive aide à mettre des mots essentiels sur ces mécanismes de défense inconscients. En comprenant que cette rigueur ou cette froideur n’est souvent qu’une armure contre l’angoisse, on peut commencer à la retirer.

Un tel travail sur soi permet de transformer une protection rigide en une ouverture consciente. On accepte alors la vulnérabilité nécessaire pour créer des liens véritables, se libérant ainsi des blocages du passé pour bâtir une vie plus sereine et plus vraie, tout bonnement.


David Benkoel

David Benkoel

Psychanalyste, écrivain et musicien, je partage sur ce Blog mon goût pour la psychologie et pour le développement personnel.

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