L'amour doit-il être difficile ? (2/2)

L'amour doit-il être difficile ? (2/2)
Photo de Luke Jones

La source historique de l'amour

La première fois que je suis entré dans une Yechiva, une personne m'accompagnait. En m'introduisant dans la salle d'étude, elle m'annonça avec humour : « Voilà le programme ! ». Sa main balayait l'espace, en direction de plusieurs bibliothèques dont les étagères ployaient sous les livres.

Les yeux rivés à ce spectacle, je ressentis de la crainte, justement. Je me disais que jamais je n'en viendrais à bout. Mon compagnon s'en amusa et ajouta : « La première année, c'est un peu dur. La deuxième année, tu vas deux fois plus vite ».

Apprendre à connaître son conjoint peut rebuter, surtout les premiers temps. On découvre l'étendue de sa richesse, de sa complexité, de ses contradictions. Et puis, n'ayons pas peur de le dire, on découvre aussi des côtés désagréables, jusqu'ici restés cachés derrière la première impression. Une impression volontiers idéalisée d'ailleurs, sorte d'image idéale nourrie pas nos propres fantasmes.

Au début du mariage, tout est donc nouveau. Or, si la nouveauté est attirante, en ce qu'elle promet un dépaysement et un enrichissement, elle reste déstabilisante. Apprendre à connaître son conjoint peut également sembler difficile parce que l'on est obligé de se livrer, de se dévoiler, de « se mettre en danger ».

Et puis, au bout d'une période relativement courte, le choc de la nouveauté s'estompe. Les différences de l'un et de l'autre époux ont cessé de repousser, ou d'effrayer. Elles nourrissent le couple, elles l'enrichissent. À l'image d'un étudiant de Yechiva qui, après s'être investi quelques mois, aurait acquis un savoir-faire qui rendrait son étude plus fluide, plus agréable, les conjoints changent en apprenant à se connaître.

En un mot, ils grandissent.

La connaissance mutuelle que le mariage propose est une aventure unique en son genre. C'est un voyage dont il est impossible de prévoir la destination. La raison est très simple : ce voyage transforme son voyageur. Et quand le voyageur évolue, le voyage dont il rêve évolue. Au gré des étapes, de nouveaux horizons apparaissent. Plus on connaît l'autre, moins on a le sentiment de parvenir un jour à le connaître entièrement. L'être humain est comparé à un monde, ne l'oublions pas. Et comme il est grisant d'explorer la diversité qu'un monde a à offrir ! On s'y déplace sans jamais redouter le sentiment de déjà-vu.

La connaissance de l'autre permet à l'amour de durer. Vous souveznez-vous de la grâce des débuts, évoquée dans la précédente partie de l'article ? Eh bien, il ne peut tout simplement survivre, car il est par nature même conduit à disparaître. Pensez aux boosters d'une fusée : ils l'aident d'abord à s'élever, puis ils se détachent et la laissent poursuivre les autres parties de sa mission. On peut le dire, la grâce des débuts, c'est le booster du couple qui prend son envol.

Et puis, il faut bien qu'il se maintienne, une fois que la grâce est retombée. Il doit perdurer, il doit devenir irrésistible, aller en se renforçant. Ainsi, après avoir précisé : Et l'homme connut 'Hava, sa femme (Berechith 4,1), la Torah ajoute : Et l'homme connut encore sa femme (ibid. 4,25). La Tradition orale commente : Que signifie (le mot) « encore » ? C'est pour nous enseigner qu'il l'a désirée plus que par le passé (Berechith Rabba 23,5). Du temps s'était écoulé depuis que l'homme « connut » sa femme une première fois ; pourtant, il l'aimait encore plus. Savez-vous ce que cela signifie ?

Cela signifie que la connaissance mutuelle s'était installée et avait fait son œuvre.

La base de l'amour : donner du temps

Pour se connaître, un ingrédient en particulier est nécessaire.

Chacun conçoit aisément que connaître autrui demande du temps. Mais le temps seul ne suffit pas. Sans implication, le temps ne transforme pas deux conjoints en un couple !

Au passage, cette remarque concerne directement les conjoints ayant le sentiment que leur couple s'essouffle. Ressentir une forme de monotonie avec son conjoint ne signifie pas pour autant la fin du couple. Cette sonnette d'alarme, car c'en est certainement une, doit pousser à renouveler le regard porté à l'autre. Plutôt que de continuer à considérer toujours le même aspect superficiel, il est sans doute temps de redécouvrir en profondeur, celui ou celle que l'on a épousé.

Aimer ne peut donc avoir de sens, si l'on refuse à l'autre son bien le plus précieux. Certains maris offrent des bijoux de prix à leurs épouses, certaines femmes se parent de tenues raffinées pour flatter l'œil de leurs époux. Mais à quoi bon tout cela, si pas un ne consent à offrir à celui qu'il dit aimer, quelque chose qui soit réellement digne d'être appelé un cadeau ? Son temps, c'est-à-dire sa vie.

Bien des cours traitant de chal.om baït[footnote] martèlent ce conseil. À raison ! C'est peut-être le seul que l'on puisse donner en la matière, et peut-être la seule difficulté à laquelle le foyer doive faire face.

Pour former un couple amoureux, et même longtemps amoureux, il importe de renoncer à ses tendances narcissiques et d'accepter sincèrement d'aller à la rencontre d'un autre que soi. Si chaque conjoint renonce au « un » (c'est-à-dire à l'ego) qui est en lui, le couple cesse d'être « deux » (c'est-à-dire deux individus) et devient « un ».

L'union au-delà du 'hen gratuit des débuts exige ce sacrifice. L'amour doit-il être difficile ? Si oui, ce ne peut être que dans une perspective de construction, jamais de souffrance un peu fataliste.

Paix du ménage.

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